lundi 3 juillet 2017

Pionniers - Tentative d'une âme (extrait : les passages sur Y.)

Il y a eu ces étés de campings sauvages à deux. Nous passions les vacances à la montagne, chez un de ses oncles. Celui de sa mère ou de son père, peut-être, car dans mes premiers souvenirs il était déjà vieux comme la mémoire même. En tout cas, on l'appelait “L'Oncle”. Et lui aussi disait “L'Oncle”. “L'Oncle va vous préparer à manger”, “L'Oncle se rend au village”. “L'Oncle va se reposer, vos gueules maintenant.”
Peut-être qu'il était arrivé au bout de lui même au point d'en sortir, et qu'heureux de se voir de l'extérieur,  il en oubliait qu'il n'était une tierce personne qu'aux yeux les autres.
C'était un de ces damnés magnifiques, gaillard, à trimbaler sa folie comme une roue de secours, mais pas pour lui, cinquième de la charrette. Le petit père était digne d'habiter un roman, de déborder des pages. Un homme qui s'est éteint avec l'époque et sa lignée, parce que c'était probablement une proto-pédale, du temps où ça ne se voyait pas encore.
Avec son chalet de pierres sèches, ses bouquets de sauge suspendus aux poutres, on était chez lui comme comme des petits princes, à pioncer sous les écailles de bardeau, dans la mansarde, suant le Génépi par tous les pores. Deuxième n'a jamais trouvé l'audace d'être arrogant avec lui, tant son regard sur nous pesait, pesait comme un bout d'inébranlable. Quand j'ai appris sa mort il y a seulement quatre ou cinq ans, c'était comme si un clou d'ancrage avait pété. J'ai senti que personne après lui ne pouvait plus empêcher la Terre de s'écraser dans un coin de l'univers, là où dérivent les corps imputrescibles des milliardaires du cosmos, les continents de plastique.
Et Deuxième en première ligne.
Passés quelques jours, la vie chez l'Oncle devenait un peu monotone : nous avions tous les droits, au point qu'il nous devenait difficile d'y trouver ce que des gosses comme nous cherchions, de la révolte, des idées d'anarchie, en somme : un peu d'interdit ou de dangereusement légal.
Et tout de même, chaque année depuis la mort de Premier, Deuxième insistait pour s'y rendre et m'y inviter pour les deux mois. Les fois où j'ai réserve ma réponse (j'en avais encore le pouvoir), sa mère s'était chargée de ne pas me laisser aller trop loin dans ma réflexion. C'était le vieux truc de l'enfant roi qui fait appel à Maman, mais j'avais pu garder l'illusion d'avoir eu le choix : en bonne tacticienne, elle jouait de longues semaines sur toutes les cordes de ma jeunesse, et même les restes de la sienne,  avant de négocier mon “oui”. Je me faisais avoir à coup de flatteries, de caresses et de promesses de souvenirs inoubliables... et chaque année, je retrouvais le même petit chalet qu'un temps antique habitait, cherchant entre les mauvaises jointures des planches une issue assez large pour disparaître à jamais.
Et puis sa mère n'a plus eu besoin d'intervenir. Entre temps j'avais loupé un épisode, mais il avait gagné ses droits sur moi. Il me convoquait : “J'ai nos billets pour tel jour. Tu me dois tant. Emporte ça. Et n'oublie pas ton maillot.”

***

Seul l'Oncle exerçait sur Deuxième la fascination que lui même exerçait sur moi. L'appel du grand air n'était pas suffisant à le faire échouer chaque année dans ce trou.
Ni même son amour pour l'Oncle (car je crois qu'il en avait) : je parle de fascination pour de bonnes raisons,
car il m'avouait parfois qu'il lui faisait peur. Il ne m'en a jamais expliqué la raison, je sais pourtant que la seule chose qui pouvait encore lui faire peur, c'était de jauger ce qu'il restait de lui-même, d'être confronté aux gènes dont il tirait son plus bel aspect. Un aspect qu'on retrouvera mort étouffé dans une poubelle de salle de bain, comme un avorton junky, lorsqu'il décidera, à force de beignes existentielles et de psychiatrie, d'achever sa bascule.
Il alternait là-bas les jours de grâce, blossom days ou l'oubli portait ses fruits, avec ceux d'angoisse post-héréditaire, de confusion narcissiques, quand il voyait ressurgir en lui le gamin qu'il avait cru mort.
Un certain jour, le malaise occupait toutes ses heures, au point que dans la nuit, je l'avais tiré plusieurs fois des braises oniriques, terrorisé, suant, haletant encore après avoir repris ses esprits. Dieu sait qui, dans ce corps, avait rêvé si fort : l'enfant, ou déjà l'autre.
Au matin, je prévenais l'Oncle que nous partions camper quelques jours. Un sourire, sa bénédiction. Dans ce chalet grand comme un poing fermé, l'écho du sommeil troublé atteignait tous les lits, et s'il n'avait pas souri différemment à la table du petit déjeuner, c'est que la délicatesse gouvernait chacun de ses gestes.
Deuxième n'avait pas objecté. Depuis des jours, son silence mûrissait. Aux premiers stades, il ne finissait plus ses phrases, ou alors, en plusieurs temps. Ensuite, ses mots avaient commencé à mourir de leur mouvement même, kamikazes heurtant ses lèvres. Ce matin là, c'était comme s'il avait quitté son corps.
Je chargeai les sacs à dos, sacs de couchage, (maillot), tente, provisions, j'enfilai mes chaussures de marche, et je le traînai sur les sentiers, comme promenant ma solitude.

***

Il s’absentait. En revanche, il revenait toujours. Je le savais déjà.
Nous marchions depuis une, deux heures.
Il n'était plus.
Il était là.
Il abordait un de ses sujets de prédilection, dans une langue qui lui était propre. Ses cicatrices, des stigmates, la preuve de son retour. Je ne suis plus sûr de ce dont il parlait. Pas de lui, pas de l'Oncle, pas de tout ça. De l'usure peut-être. A cette époque, il dissertait beaucoup sur l'usure. Ce sera une mince traîtrise à l'Histoire si j'affirme absolument qu'il en avait parlé à ce moment, la plus insignifiante de mes trahisons à ce stade du récit. A peine un raccourci. La chronologie, dont la gangue épaisse cache la vérité comme un souvenir honteux, ne m'intéresse pas, mais je crois que je tiens la pulpe de tout ça.
S'il n'en a rien dit à ce moment là, c'est qu'il l'a fait dans le battement d'après, ou à un moment égal sur le plan cosmique.
J'assume.
Peut être l'effet du sentier de roche sous ses semelles, il parlait de l'usure. D'usure humaine, un concept que je comprends maintenant que le goût des choses sous ma langue s'est estompé. Pour lui l'univers blêmissait comme un grand malade, et d'angoisse peut être, il avait posé un nom sur le phénomène : “Usure. C'est le prix qu'on paye pour vivre encore. S'il y a encore du sel à puiser sous les limons des choses, tout n'est pas pour toi. Il faut en restituer au Ciel, à l'Histoire, en compassion aux morts. Et sous le poids de cette gabelle, l'univers se fera chaque jour plus insipide. Et de ce que j'en aperçois, l'issue est évidente : le locked-out syndrome.“

***

Toutes les pastorales passent sous silence ce qui jure par trop de sincérité : les goitres des mères, l'exode rurale, le débourrage précoce des jeunes filles du cru, les mines coupables, de passage... seules restent les sourires adolescents, initiés.
Un jour de fugue semblable à celui-ci, nous avons croisé Y. et ses quatorze années d'enfance que, du haut des quinze et quinze nôtres, nous ne devions pas tarder à posséder.
C'était une enfant d'un village alentour, un patelin typique qu'on trouve dans tous les guides et qui s’appelait “Le Lieu”, sans doute parce que longtemps, pour ses habitants, il n'y en avait qu'un. Elle était une des plus jeune de ses cent-vingt âmes.
Je la connaissais déjà. Elle faisait partie des pierres. Nous l'avions déjà aperçue bien des fois avant cette année. Parfois même, l'Oncle en avait parlé un peu malgré-lui comme d'une sorte de curiosité locale. Je crois qu'il l'avait prise en pitié et, en glissants quelques mots dans des moments qu'il choisissait, il cherchait probablement à ce qu'on s'y intéresse.
Mais encore assez mioches, ce rapprochement nous semblait contre nature. Quand elle se mettait à nous suivre, nous la semions, et s'il le fallait (c'était arrivé une fois, peut-être deux) nous lui lancions ce que nous ramassions : pommes de pin, bâtons. Pierres. Et puisque personne ne nous regardait, Deuxième visait de façon à la faire pleurer.

***

Dans le village de mes parents, il y avait le vieux José-aux-orties, réputé pour s'en nourrir exclusivement (est-ce qu'il est mort ? Comment sont ses dernières analyses de sang ?).
Dans d'autres endroits, il a la dame aux chats qui fait aussi tourner les tables et tire les tarots, le rebouteux tueur de rats ou l'homme aux grands chapeaux, qui dort dans la cabane de la rue des jardins. On y tient autant qu'ils inquiètent : une âme est une âme, tous ces lémures de campagne déambulent sous les fenêtres et sucent un peu le vide des trottoirs...
Des vieux demi-dingos, Le Lieu en avait tellement qu'entre eux, ils ne se voyaient plus vraiment. Pour le tourisme, c'était autre chose, mais aux premiers beaux jours, à l'heure de sortir les bêtes, ils retournaient blanchir encore, cachés derrière les pierres, donner des yeux aux vitres sales.
Mais il restait Y. et ses deux yeux d'enfants qu'on aimait voir se faufiler entre les murs de silence.
Petite, Y. avait déjà l'exil au corps. Elle avait appris à échapper aux yeux sans zèle de ses parents et avait consacré chacune de ses heures libres à suivre les visiteurs (curieux, randonneurs, colporteurs, égarés) de passage dans le village-rue. Oh ! Qu'on la trouvait rigolote, cette petite chose muette qui collait aux basques. Mais il était temps de quitter ce bled et de chercher un resto. Tu habites ici ? Elle tendait sa main, sa petite main un peu sale et pleine de chaleur. On la conduisait jusque chez elle, où personne n'avait noté son absence. On la déposait sur son seuil. La mère faisait un vague signe de tête, plus complaisant que reconnaissant, et le touriste comprenait. Il repartait en plaignant (mais pour la forme) cette “pauvre enfant”.
Plus tard j'apprendrai qu'en matière d'idylles saisonnières, l'été montagnard n'est pas moins prodigue que l'été littoral. Plus confidentiel peut-être.
Cette année marquait le début d'une ère. Elle avait éclot avec les perce-neiges et affichait maintenant des hanches de femmes sous ses allures de gosse. En la voyant pointer ses formes sur la route du village, juste à  quelques foulées de nous,  Deuxième changea de comportement. C'était sans hardiesse qu'il l'avait laissé nous rejoindre ce jour là, diminuant simplement son allure, et puis la mienne, déjà calquée sur la sienne. L'invitation était claire, alors elle était venue se placer entre nous, mains en poche, regard aux semelles. Entre eux, il y avait ce pacte sans mots. Nous serions trois dans cette transhumance, à avancer vers on ne sait où, sans jamais se dire on ne sait quoi. Mais j'étais conscient d'une chose : ce qui passait entre ces deux culs ne concernait pas le mien.

***

Y. nous avait aidé à monter le camp. Parce qu'elle était là, parce qu'elle voulait se taire encore un peu. Parce qu'elle gagnait sa place entre nous jusque sur nos paillasses.
Comme elle n'avait prévu ni repas, ni repères ni boussole, ni toile de tente elle s'en remettait à nous avec toute la simplicité du monde.
Il avait choisi un endroit étrange. Un bout de rocher au milieu d'une pinède, sorte de cathédrale triste. La lumière de fin d'après midi nous atteignait mal, par quelques rayons pointus seulement, mais il y avait à portée de bras de l'eau et du secret. Un ruisseau en charriait pour nous dans son constant bruit de pisse.
Ici nous étions seuls. De cette soirée il ne me reste que des haillons, le goût instable au papilles d'une joie que je n'identifiais pas encore. Mon ventre qui exulte, comme brûlant des braises couvant nos pommes de terre. Nous étions vraiment seuls, nous étions devenus le lointain, avions dépassé l'horizon de tous les clochers... Trois à nouveau, nous étions complets.
Dans nos randonnées à deux, le silence s'imposait. Nous savions l'aimer et passions pour ses hôtes. Y. ne savait rien de la beauté du silence, mais elle avait appris la vanité des paroles, alors chacun, loin des mots, pensait comprendre l'autre. Entre nous, les choses survenaient, se produisaient dans une alchimie propre à l'instant. Je crois que j'ai senti  pour la première fois la mécanique qui agite le monde, ce soir où le cri des bêtes épousait ce qui planait au dessus de nos têtes pour l'emmener se perdre loin dans les gouffres de granit.
Si je pouvais rayer le disque de ma vie pour qu'il n'en reste qu'un instant, même usé, bégayant, ce serait celui où j'entrais dans la tente : Y. à demi vêtue, assise sous les duvets déployés, les cheveux qu'elle attachait se mêlant aux photons de notre lampe. Cette nuit là, la seule lumière à des kilomètres et des kilomètres se perdait en boucle, en boucle...


***

Y. apparaît dans la troisième édition de Villages de charme, le célèbre guide touristique édité par une toute aussi célèbre compagnie d'eaux minérales. Dans la double page consacrée au Lieu, on l'aperçoit dos à l'objectif du photographe, les deux coudes sur le parapet du belvédère, dans sa petite robe un peu trop large pour laisser apparaître ses deux omoplates en embryons d'ailes. On apercevra l'un d'entre eux percer sous la même robe deux ans plus tard, dans la première (puis les suivantes) édition (augmentées) de Entendez vous dans nos campagnes, guide tiré de l'émission du même nom, pour laquelle les téléspectateurs sont appelés à voter pour leur village préféré (Le Lieu était arrivé en onzième place de la première saison, et lors du quart d'heure télévisuel qu'il lui était consacré, on peut voir à plusieurs reprises Y. saluer la caméra en arrière plan. C'est elle aussi qui lancera du bout des lèvres la troisième page de pub ce soir là, en fin de séquence, accompagnée de Quentin Saville, le présentateur méchu qui anime la moitié des émissions de la chaîne.).
On la recense une dernière fois dans la brochure distribuée par la Région peu après nos premières escapades à trois. Elle pose en potiche de charme devant les marches de l'église (Style Roman tardif, à voir absolument disent les gens que la pluie est venue surprendre) dans une robe neuve qui cherche pour la première fois à plaire. On ne sait plus rien des ailes qu'elle cache au revers de sa poitrine, bien mise en avant par l'auteur du cliché, le maquettiste et le responsable du site web des offices de tourisme de la région (à une certaine époque, la photo a servi pour la bannière. Elle sédimente encore quelque part au fond d'un de mes vieux disques durs car à cette époque, je l'aimais et j'avais fait “enregistrer sous”. ).


***


A tout prendre, c'est peut-être l'approche de comptoir qui est le meilleure. Y. venait à moi pour me prendre ce que Deuxième refusait de lui donner (de toute façon, à ce stade je sais qu'il ne le pouvait déjà plus).
L'homme froid perçait sous sa peau, comme il l'avait prophétisé, et toute chaleur quittait ses bras. Elle passait la plupart de ses nuits avec nous chez L'Oncle, je veux dire entre nous, et contre lui. Elle s'endormait  grelottante, traçant du bout de ses petites mèches le sismogramme de mon premier amour. Peut-être avait elle vraiment froid, peut-être que joue sur son torse, elle touchait son cœur et que le génépi, le feu d'enfer du foyer ne suffisait plus à la réchauffer. Mais si cette histoire de cœur gelé devait rester de la métaphore, alors c'est qu'elle cherchait un chemin vers un peu d'affection. Cette nuit ou le vent faisait jouer le Grand Orchestre du bois mort, elle s'est collée à moi. Ses fesses contre les miennes d'abord, et puis ses jambes, nos pieds mêlés, de plus en plus insistante, et devant mon manque de réaction (à l'âge où les filles sont des gorgones), à cause du sien, elle s'est tournée vers moi et m'a enlacé par l'arrière, ses mains sur mon ventre.
L'ultime tentative vers les bras de mon meilleur ami devait passer par moi. Peu importe après tout. Si j'étais un chemin, il devenait impraticable au bout de quelques mètres. Éboulement de tunnels en série. Rideaux de fer. Embargo. Y., réfugiée peau-lithique, abandonnée ici, cadeau diplomatique. Car en se levant le matin suivant, en la voyant elle, en me voyant moi, Deuxième nous a réveillé avec la paume de ses mains dans la gueule “Je vais aux chiottes. Je vais en avoir pour un moment. Prenez votre temps.” Et puis il s'est cassé en sifflant un air de requiem.
Connard.


***

Ancolie, centaurée, bourrache et grémil.
Et tous les soirs encore, il se penchait sur son cas. Il ne s'en cachait pas, nous n'avions qu'un seul lit. Elle, oui, un peu plus. Elle étouffait ce qu'elle pouvait.
Humpf ! Slurp ! Pfrt ! HA HA HA !
“Vous allez dégueulasser les draps.”
“Garde ta jalousie, ne renverse pas les choses : c'est toi le voleur de poules.”
Oooh ! CLAC !
Depuis le temps des pupitres, la craie qui grince et les têtes baissées, Deuxième était fort en calcul.
Elle couchait avec lui, puis dormait dans mes bras. Voleur de poule, Voleur de poule... Elle se serrait si fort, emmêlée à moi, velcro-girl ses poils contre mes poils, ses cheveux dans tous mes trous, narines bouches oreilles, plaies, son odeur sous mes côtes, son souffle, sa sueur dans mes pores, le moindre de ses sursauts, elle pénétrait toute entière en moi et puis dans le sommeil. Étais-je cette sorte homme, berceuse de chair, pyja pyja pyjama ? J’avais quinze ans. Je voulais bien être n'importe quoi, tant qu'elle était sous mes doigts, sous ma peau couvant la fièvre qui la ferait sombrer pour les heures à venir, et rêver de n'importe quoi.
Je dormais peu. Deuxième oui,  sur le dos, les bras en croix.
Au réveil, toujours les deux derniers levés, un sourire sur ses lèvres si neuves d'avoir si peu parlé, elle sortait de moi pour que j'entre en elle. Elle le faisait, elle me remerciait. Avec moi, c'était plus lent, plus tendre et sans plus que quelques souffles.
Le cœur encore bleu comme la folk song d'un été lointain. Ancolie, centaurée, bourrache et grémil. J'aimais d'autant plus que je souffrais. Chaque soir était une petite apocalypse. Chaque nuit, la promesse du matin, et la fin de l'Histoire, un amour marxiste, l'espérance d'un Grand-Bleu-Soir.. Je ne disais rien, et puis j'apprenais. “Entre les deux”, je me disais, “c'est lui qu’elle suivra”. Quand Deuxième me tapait sur les nerfs, et qu'on faisait bande à part, le temps d'une journée,  c’est vrai qu’elle était pour ma bouche, toute à moi. Mais le soir, rien à faire, c'était son cul d'abord. Voleur de poule...
Malgré les cris, je fermais les yeux, je visualisais. Son cœur dans mon cœur, substantiel, comblé, hybride, j’étais plein de quelque chose et des artères aortes qui sortaient de partout. Des aortes gorgées de joie, de jalousie de foutre et de haines, prêtes à tentaculer autour du cou de Deuxième, fort, de plus en plus fort. Climax, dernier soupir.

mardi 16 août 2016

Longing

Je tire sur ma cigarette comme je tète un sein neuf
Les courbes pleines de
rayons
sécheront bientôt
pour m'emplir de fumée.

L'été réel niche dans les émois
J'observe le marchand d'esclave
vanter vos mérites, sa voix porte jusqu'à
moi, l'homme de l'ombre :
Car le soleil est emprise
Maître chanteur il
exhibe il

vous exhibe

L'image serait trop simple : étoiles filantes !
Je n'ai de contrôle ni
sur vos routes ni sur
vos suicides infimes
perçants ma cornée
d'éclats de vous.

 
Et d'esclaves, ne sommes-nous pas les vôtres ?
Quoi sinon, nous qui veillons sur le moindre de vos
frissons
pour l'accueillir tel un caprice
sismique ?
Puisque vos cuisses sont pour les hommes
les colonnes de l'uni-vers,
Le sel le sable et l'ambre peignent
la Sixtine du Corps.
Ses chants sont nos langueurs.

J'aime vos manières protestantes et
Nous savons pour ces messes noires à l'heure où
un ciel moins fort berce nos nuits
car leurs feux patinent vos âmes.
Au poète alors de cueillir la blancheur perdue
que sa mine noircit encore
y épuisant sa honte.

Rê-ifiées
Les mots mutilent
un absolu

Votre chute le font accessible,
enfin.

J'écris pour étoffer l'arbre
du fuyant,
Naturaliste,
à épingler vos charmes sur
mes carnets maniaques
J'écris peut-être
"Cette nuque !"
avec vos propres arabesques
ou encore :
"tes lèvres..." que la sanguine
murmure...

Mais vos pupilles dilatent le blanc des marges et puis
tout est à refaire

Avez vous encore
pour mon œuvre
des parchemins inexplorés ?

Nous,
Bigleux et manchots
ne lisons qu'avec la langue.

Verrai-je, sur les pages reblanchies
des peaux que bat le Négrier
dans dix, vingt,
porter en chaque éclat d'émail
plus de soupirs perdus
que de rides sur le sable
de mes joues ?



Mi-Lo - 16 août 2016

mercredi 14 octobre 2015

Dandelion


Seul Orsay saura.

Parce que l'automne s'excuse
de ce qu'il s'apprête à faire
un reste de lumière
tiré d'un vieux tiroir
brûle.

Un cierge ?

"Une flamme est une flamme"
bercent les bouquinistes
Et moi j'entends "femme" 

une boîte sur trois
que hantent
leurs âmes.

Le reste est clos : Jack in the box
vêtu de 
mes vieilles fripes 
où ma mémoire
à l'odeur jaune
fane.

Ouvririez vous pour le vieux Malte ?
Il y a dedans ce qu'on m'arrache 
ou ce qui tombe à force de -

Oui Monsieur, ce que Meudon a pris
s'y trouve aussi.
Vous savez Paris arrache toujours
un peu 
de moi.

Mais aujourd'hui les quais marchandent
trafiquent un peu l'organe,
Ils comptent :
         - ce que j'ai laissé
         - ce que j'ai sur moi
         - ce que je peux reprendre
Eux aussi exècrent la vue
du cuir 
l'affront d'un dos nu.

Sage ou poète
je n'ai pas su choisir 
alors je promène le gamin paumé
né de fluides
contraires.

Si j'étais comptable je dirais 
"Bilan !"

Mais j'ai bien d'autres défauts
et si plus rien ne compte
le palpitant badine :
Un. Moins un. Un. Moins Un.
et davantage encore
jusqu'au recul du sens.

Bien sur j'emporte des choses
et Orsay me regarde
Orsay seul connait ma honte.
Dans le film plastique où dorment les livres 
on emballe ce qu'il me reste,
ce qu'il reste 
de moi.

Et si peu déjà !
Pas même un tisonnier pour repousser le temps.

J'étais venu pour ça.


Mi-Lo - Septembre 2015

lundi 4 novembre 2013

Sursaut


Combien d'années comme un feu qui s'éteint ?
Demain Novembre sonne
son glas d'habitude
Bienheureux les sourds
qui n'entendent pas encore

Je pense à cette fille
l'automne à sa robe
fuselant
comme le chaume offre la tige

Elle fut précoce
à s'alanguir on dit
que c'est pour ça qu'elle
liseronne
qu'en vain elle fouille les livres
gribouille
tricote anti horaire, ressasse
les choses
(Je crois même qu'elle s'en fait
des mantras
quand dans la glace
Om mani padme hum
elle voit mourir
How many faded homes
le tardillon
How many nights alone...
de son sourire)

Elle ne confie qu'à ceux qui passent
c'est la pudeur des sédentaires
Octobre en fuite
L'envol des grues m'a semblé lourd

Je chausse mes brodequins trempés
Faux voyageur
et faux départ
je bois
toutes les tasses
que mes lacets ont bu

L'envol des grues tombe sur les âmes
comme une toux de clairons
C'est l'annonce

Novembre
spectre en draps noirs
est de retour

Je suis comme elle mais en silence
Le même que vous.
Mais en silence.

Froids depuis si longtemps
la colère ne bout plus
dans le moindre ventre
l'image d'un feu
papier glacé
nuances de gris

C'est tout ce qu'on peut offrir

Ca, et un gouffre
un gouffre où jeter
notre propre gouffre

L'espace des bras
nos bruits raisonnent
jusqu'à se taire
en lassitude

Je ne vois de braises que ce qu'on en trace
des boucles de fusain
en fait
les brûlures du froid

Des mots
Des fantasmes
Un poème

Trois fois rien.

 
 
Milo, Octobre - Novembre 2013

jeudi 23 mai 2013

La Paix

la paix
c'est l'autre qui me parle de la paix putain
la paix vraiment je préfère même la fin de la guerre quand les cris éteints existent encore dans l'écho que
les armes tiédissent et meurent d'une fin sur mesure
quand les ennemis fêtent ensemble leur vie préservée on se propose le feu comme on a pu l'imposer
et ce sourire Jeune homme parle moi encore de l'assaut du jour où -
je crois me souvenir de toi dans une peau de chez nous sous un manteau autre pas différent sinon
passé lui non par les balles mais par le temps et dieu sait maintenant quand -
que nous vivions les mêmes peurs sur des fronts différents larmés de sueur et chaque œil creusé rendait les autres plus vides
tout ça j'en parle comme si j'avais vécu ce -
et fratricide moins qu'intestin
ce -
son issue apaisante apaisante la main sur l'enfant qu'elle porte la paix juste avant qu'il ne fige le gosse repu de caresses et je mens
je simule je m'écœure
tout ça n'était qu'intérieur et la guerre était lâche
mais la mort oui quand même et partout
inquantifiable diffuse
Omniprésente
et l'odeur
ah l'odeur
ne niez pas vous la sentiez
à l'arrière
vous ne disiez rien il n'y avait rien à dire d'ailleurs
je n'en veux à rien j'ai pensé un moment boucher les trous avec de la matière morte et puis
bêtement j'ai fait tomber un truc c'était dans ma poche et ça a poussé dans les trous c'était pas métallique ça n'avait pas d'odeur j'ai dit Il n'y a pas de hasard
alors on continue et ce truc là les gens le sentent le trouvent c'est pas une question de pif après les gens vous collent et ils disent
contre du tabac contre un baiser contre mon âme je dis contre contre contre toujours contre
c'est votre malheur moi je suis pour c'est la souplesse du combattant et nous sommes restés contre
l'un et l'autre c'était chouette comme de la vie quand même alors que ça n'avait rien à voir vraiment c'était juste ses pulsations sous mes os et ce n'était qu'à elle tout ça j'avais aucun droit dessus
elle disait qu'elle et moi c'était grâce à la paix
la paix
quelle audace la paix je te la fous au et je t'aime quand même ma paix rien de tout ça vraiment rien ce n'est pas la paix tu sais c'est
l'accoutumance au grondement de tout mon corps au grondement des avions toi tu es sourde de nature mais tu es stupide et belle comme le coquelicot qui pousse dans les casques tombés alors
si tu as cru a la paix je comprends pourquoi maintenant tu files avec l'erreur entre les dents file file file tant que je gronde encore qui sait ce qui peut te tomber sur la gueule
et quand je ne gronderai plus alors oui ce sera la paix dans dix vingt trente et le coquelicot aura tombé les pétales de toute façon je pourrai plus les sentir ces opportunistes qui squattent
mon casque j'ai la tête criblée d'obus et c'est ta faute je n'avais jamais eu autant de beau sous les doigts depuis que la marque des dents a fait son trou a côté de celle du chien alors oui
la paix la paix la paix j'en veux pas de la paix la paix c'est plein de petits x qui font les barbelés ta paix
la paix c'est quand tout s'arrête et qu'on s'habitue
on s'habitue il faut le faire de s'habituer on est vraiment des cons et
si j'ai tout ça à l'intérieur de moi c'est qu'une partie de ce qui demande de sortir à ça on s'habitue pas rien à voir avec la paix si toi tu l'as tu n'as rien
que des acquis et tout ça c'est mort c'est ça la paix comme si j'avais bouché mes trous avec les morts mais non
je suis vivant et je l'enterre ta paix.
 
Milo, janvier 2013

jeudi 11 octobre 2012

Camille



Camille avait l'art de la vie
clope sur clope
Ses yeux avaient mangé le monde

Elle me parlait de tout comme
de colonies
acquises en son nom
Des territoires qu'à son aise
un beau jour
elle irait habiter

On la verra demain
poser ses malles
sur celui-ci peut-être
Sur un autre en chemin
qui sait
Si l'escale est bonne

Elle disait qu'elle
En a bien trop à voir
pour en tracer des cartes
tellement à voir
qu'elle en parle très vite
et qu'elle parle sans cesse

Parle,
Parle moi encore
Camille !
Ne t'arrête pas
Tu es un archipel
un faisceau de chair éclatée sur le monde
Tu es
cette chaîne de pied-à-terre sur les espoirs des hommes
Tu sais
Tant de draps changés
Pour toi
parce qu'on ne sait jamais
Parce qu'on n'est sûr
de rien vraiment sauf que
tes courbes n'attendent pas

Tu sais l'extase de celles
qui ont soumis les choses et s'en servent à présent
Tu t'en pares et t'auréoles
Tes phéromones distillent l'arôme
d'une Vie

Moi
Je continue à balbutier
l'occasion d'un poème
ce que demain sera
Je l'avais fait sous tes grands yeux
Quand bonne reine
Je suis devenu sujet
de toi
Un autre parmi les autres
Pour qui
Le brouillard s'épaissit
comme la fumée de tes cigarettes

Alors je courtise les jours comme je peux
aujourd'hui un poème
sur toi
Demain une annonce d'emploi
C'est ridicule Camille
Je t'ai promis
De partir
d'aller vérifier tout ce que
tu disais
Mais je suis lâche et j'ai peur
J'ai peur Camille
Que le monde soit
moins beau à mes yeux
que j'avais pu le voir
plongé dans les tiens.

Milo, Octobre 2012.

Isthme

À vous,



Je parlerai toujours de partir


Je dirai "je pars"
Comme on dit
"Quand j'irai mieux"
Pour laisser derrière moi
cette impression de fin du monde

Les années viennent et puis repartent
Faiseuses d'anges
Sur la conscience j'ai les chroniques
Des espoirs nés sans vie

"Stillborn"
Disent les anglais.
Pour "nés figés".
Nés "Immobiles", c'est vrai
Mais nés,
"Nés malgré tout"
Sur le seuil, en équilibre
"Stillborn", "nés pour toujours".


Je parle de partir comme un père abandonne


Et jusqu'au départ, pour tarder un peu
J'en parlerai encore

Puis
Sans adieu formel
J'entrerai dans le monde comme on entre dans les rangs
Valet Curé mercenaire
Enfant des autres, Fils de l'époque
Itinérant

Je suis mendiant par nature
J'aime le son de la cloche
Elle crie pour moi quand on me prend la gorge
Elle raconte des fables et ponctue ses soupirs de longs tintements
Dans une langue qui se moque bien des mots.

Quand tu la comprendras,
Je serai déjà loin

Je reviendrai peut-être un jour
Avec elle, montée en broche, au creux des mains :
Je reviendrai te confier
la fleur qui pousse
sur les sentiers d'Attila

Son nom m'échappe encore.
Il est rancunier
Latin
Joli comme l'est une ombre.

Mais peu importe l'ombre
Et peu importe le nom

Il a la fleur, il y a le nom, il y a l'ombre

J'étais venu te dire que je m'en vais.


Milo, Octobre 2012