vendredi 14 juin 2019

[TRADUCTION] Limite – Frantumi (1914)

Limite
 
– Il y a des angoisses rapides-vastes comme du bitume de nuages au-dessus des vallées.

– Avance avance… Avance ! et tout est noir. – Tout est clair, tout est noir ; tout est jour tout est nuit. C’est jour. C’est nuit. C’est clair…. C’est noir…. C’est noir noir et sombre !

– Ainsi est ce clairnoir, clairnoir par les crépuscules essoufflés presse la respiration l’obtus ciel de l’impuissance et toutes les issues sont impasses subreptices, toutes !

– C’est comme un pilon, l’obsession, l’aiguillon, comme un pilon sourd l’insupportable obsession de la malédiction.

– Il y a, il y a des angoisses rapides-vastes bitumes d’âmes pilons insensés si bien qu'au-delà, ailleurs, au-delà me chassent l’essouffle des encolures et les écarquilles de l’ombre.

– Alors par l’ombre crépusculaire (avance, avance !)… alors claires noires dans l’ombre (avale, avale !)… au-delà des impasses de l’impossible sont possibles les plus impossibles possibilités.

– J’exscalade les encolures de la réalité : – elles sont langues d’euglènes les ancres vôtres, elles sont souffles-brises les parois vôtres, exfiltrée chaque prison, exprisonnée la liberté.

– A présent l’irréalité houle, à présent l’esclavage est détaché, il n’y a plus de loi, il n’y a pas mon père tu n’y es pas. A présent est dissoute toute pitié : – Casse la fièvre de terribilité et est triomphée la réalité.
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– Il y a des angoisses vastes-avalantes, il y a des bitumes d’ombres de cumulus, si bien que la folie déborde les digues (casse déborde, noire est la plaine !) que la folie ricane et déchire, vrombit et gargouille hélas.



Giovanni Boine – Frantumi (1914). Traduction personnelle.



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Limite

– Ci sono angoscie rapide-vaste come bitume di nubi sopra le valli.

– Avanza avanza.... Avanza! ed ogni cosa è nera. – Ogni cosa è chiara, ogni cosa è nera; ogni cosa è giorno ogni cosa è notte. È notte. È giorno. È chiara.... è nera.... è nera nera e buia!

– Cosí è che chiaronero, chiaronero per gli affannosi crepuscoli preme il respiro l'ottuso cielo dell'impotenza e tutti gli sbocchi son sbarri biechi, tutti !

– È come un martello, l'assillo, il pungolo, come un martello sordo l'insopportabile pungolo della maledizione.

– Ci sono, ci sono angoscie rapide-vaste bitumi d'anime martelli pazzi che oltre, via, oltre mi cacciano l'ansimo dei valichi e gli spalanchi dell'ombra.

– Allora per l'ombra crepuscolare (avanza, avanza !)... allora chiare nere nell' ombra (inghiotte, inghiotte!)... oltre gli sbarri dell' impossibile sono possibili le più impossibili possibilità.

– Svalico i valichi della realtà : – son lingue d'alighe le vostre ancore, son soffi-brezze i vostri muri, è
scatenata ogni prigione, è sprigionata la libertà.

– Ora mareggia l'irrealtà, ora è slegata la schiavitù, non c'è più legge, non c'è mio padre non ci sei
tu, ora è disciolta ogni pietà : – rompono febbri di terribilità ed è stravinta la realtà.

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– Ci sono angoscie vaste-inghiottenti, ci son bitumi d'ombre di cumoli, che la pazzia trabocca le dighe (rompe trabocca, è nera la piana !) che la pazzia ghigna e dilania, romba e gorgoglia ohimè.


Giovanni Boine – Frantumi (1914)

[TRADUCTION] Fragment (Frammento) – Frantumi (1914)

Fragment

− Si lent allant la tristesse m’est si déserte ! Oh comme pèse, oh comme ferme ce manteau noir ! En bas parmi les rochers la mer halène à peine, fait glouglou, c’est une bête qui dort. Tandis que du profond noir horizon çà et là je vois les calmes étoiles, si lointaine et hors de tourment ! Vraiment ; c’est un autre monde ! qu’aussitôt je m’arrête et de chaque peine je m’escape amnésique.

A le regarder ce vague lacté des nébuleuses quelle douceur ! Si vague qu’il t’étrempe, si léger que tu n’as plus de corps.

Ici, et ne rien regarder d’autre est bien plus que la paisible stupeur. Car enfin, que dire ? Ce sont des signes sans pareils ; ils sont au cœur les signes d’un fond sans nom. Pas de quoi toucher le fond.


Giovanni Boine – Frantumi (1914).
Traduction personnelle.


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Frammento

− Così lento andando la tristezza m’è così deserta! Oh come pesa, oh come chiude questo mantello nero! Giù tra gli scoli il mare appena flata, fa gluglù, è una bestia che dorme. Finchè dal profondo nero orizzonte qua e là veggo le quiete stelle, così lontane e fuor di cruccio! Proprio; è un altro mondo! che subito mi fermo e d’ogni pena mi stabarro smemorato.

A guardarlo questo vago latte delle nebulose che dolcezza! Così vago che ti stempra, così lieve che non hai più corpo.

Qui, a guardare null’altro è più che il pacifico stupore. Perchè, che cosa dire? sono segni senza paragone; sono al cuore i segni di un profondo senza nome. Non c’è che sprofondare.


Giovanni Boine – Frantumi (1914)

mardi 4 juin 2019

[TRADUCTION] Le dernier rêve (L'ultimo sogno ) – Libro per la sera della domenica (1906)

Le dernier rêve

Pour Alfredo Tusti

Je suis arrivé à la cité
au milieu des bois.
Je frappe à la porte, personne ne demande,
je frappe à toutes les portes
de la cité muette ; je n’entends
que des fontaines chanter
des chansons sans refrains
à la Monotonie.

Je crie : « Je ne saurai pas
revenir demain
par le même chemin !
je suis un enfant blanc
et pour mes cheveux une guirlande
a fleuri !
Mes petites mains sont pures
comme celles des saints de cire ;
j’aime les créatures
je ne sais qu’une pauvre prière ».

Les fontaines chantent toujours
dans la muette cité des rêves.

Je m’éloigne
et mon vêtement blanc
les ronces se le partagent,
et ma guirlande s’est muée
en une couronne d’épines
mes petites mains saignent
sans fin
et l’âme est triste comme
les yeux
d’un agneau au seuil de la mort.

Et les fontaines chantent
derrière les portes blanches

Ah ! Suis-je donc celui
qui ne dormira plus
qui ne rêvera plus
jusqu’à la mort ?

Sergio Corazzini – Libro per la sera della domenica (1906). Traduction personnelle.


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L'ultimo sogno

per Alfredo Tusti

 
Io sono giunto alla città
nel mezzo del bosco.
Batto ala porta, nessuno domanda,
batto a tutte le porte
della città muta; non odo
che fontane cantare
canzoni senza ritornelli
a la Monotonia.

 
Io grido: «non saprò
domani tornare
per la stessa via!
Sono un fanciullo bianco
ed è fiorita per i miei capelli
una ghirlanda!
Le mie piccole mani sono pure
come quelle dei santi di cera;
amo le creature
non so che una povera preghiera».

 
Le fontane cantano sempre
nella città muta dei sogni.

 
Io mi allontano
e la mia veste bianca
se la dividono i rovi,
e la mia ghirlanda s'è mutata
in una corona di spine,
le mie piccole mani sanguinano
senza fine
e l'anima è triste come
li occhi
di un agnello che sia per morire.

 
E le fontane cantano
dietro le bianche porte.

 
Ah! sono io dunque colui
che non dormirà più
che non sognerà più
fino alla morte?


Sergio Corazzini – Libro per la sera della domenica (1906)

 

mardi 16 avril 2019

Flirt

Tess,
Tennis collants socquettes en dentelles
l'âme est la veilleuse

Ton visage est clair on voit
les mots sous tes traits
comme sous ceux des sourds

Quelques quelques
quelques volts encore

tu sauras les puiser

quelques quelques
quelques voltes de face

et toute ta lumière
entre tous les doutes

veillera la mort

Tu verras la mort
du doute

Pour l'heure si frêle
Aujourd'hui si belle

Demain plus que ça
Demain plus que belle

lundi 3 septembre 2018

Passant


Captive au sein des bruits du monde
chante une âme
Je la bricole de comptines
en poèmes de
récits en bruissements de gomme cette âme,
ce siège
mon élan de squames

la moindre brise s'empare d'hier
et telle la comète au ciel d'aout
le passé retient mon corps
s'effile et

s'endort

Ce matin j'ai vu au coin des yeux
mes dépassés possibles
immergés sans débord
échoués
privés de
leur pauvre corps

Mon miroir les fait posthumes

Alors s'élève l'oraison
que j'appelle âme
la voix des vies en chalandise

Marque moi
Je t'empreinterai
(s'imprimera
ce que nous tracerons)
Moi qui ne fait que surgir
en résidu
de vous

Et quand je suis loin du monde
c'est pour caresser les bosselures
si tendrement laissées par vos sillages
lustrées par les
grains de ces peaux

Sinon c'est que j'affine mes poinçons
de tasse en tasse
nourris des vies

je cherche la forme
je cherche l'humeur
la matrice
le sceau qui sait
toucher,
peut marquer les cœurs.

mardi 19 décembre 2017

Pionniers - Tentative d'une âme (extrait : les passages sur Y. : Suite)


Y., j’aimais ton visage lisse. Ton inexpérience des sentiments humains, en toi tout ce qui bousculait les choses du A qui donne B, rendait le monde un peu moins convenu. Les accidents de diplomatie que devenaient le moindre contact avec toi, ton statut d’isolat où ployaient les conventions humaines.
Le souffle qui t’animait n’utilisait pas nos règles, et bientôt, tu auras commencé le chantier de ta vie, un travail de traduction, celui de toi, de l’individu-toi dans la langue de l’espèce, un code hégémonique aux balises strictes et aux bugs courants, lisible par tous.
Le super pouvoir de l'obsession. Tu verras nos limites et nos contresens. Tu combleras nos lacunes de tes néologismes, du cri primitif tu feras les mots qui manquent.
Dans notre langue, tu nous battras tous. Nous, nous lirons des sous-titres sans jamais vraiment comprendre pourquoi ta mélodie, pourquoi ces bruits de gorge, où sont les doubles-sens et pourquoi, de temps en temps, ton rire vient naître de père inconnu.
Alors laisse encore ma mémoire te caresser, caresser l'indigène, projeter parfois tes cuisses sur l'entrée du sommeil, ressentir ta poitrine, la plus jeune que toute une vie m'aura fait toucher. J'ai pris quinze années depuis tes quatorze ans, quinze ans que même dans mes fantasmes, je ne peux plus ignorer. Mes doigts sont devenus rêches, presqu'insensible, je sais que je t'abîme, et c'est mon innocence que je griffe.
Mes souvenirs se couvrent de crasse, c'est encore moi qui commets l'outrage, je ne sais pas laisser les vestiges sous terre. Avant celle de Premier, je profanais déjà les tombes, je ré-articulais déjà des âmes, ce type sale, je l'étais déjà, couvert de la boue de tant d'étages sédimentaires.


Deuxième est resté passif quand j'ai frappé ce jour-là. Il me fixait, mais surpris, sans animosité. Je ne savais pas trop me battre, mais j'étais robuste, incapable de doser mes coups. Celui-là couvait, oh, depuis trop d'années. J'y suis allé fort, et j'ai interrompu sa scène. J'ai interrompu sa scène, et j'ai coupé net son rire. Ensuite j'ai regretté, j'ai eu peur de lui, de sa réaction, je ne l'avais plus touché depuis les cabanes, mais lui : rien, rien sur le coup.
Y. venait de dévaler une petite pente dans un bosquet, une gamelle minime mais, c'est vrai, un peu ridicule : sa robe s'était retroussée dans la glissade, et sa jambe droite, son bassin avaient sévèrement mangé. Elle en grimaçait.
Après mon coup, la mâchoire de Deuxième devenait bleue. Il la tâta encore quelques secondes puis, sortant de sa torpeur avec un mouvement d'épaule, il se dirigea vers elle pour l'aider à se relever. D'abord, gamine vexée, elle eut un geste de recul, un râle d'indignation. Il insista, les traits exaspérés par la résistance qu'il ne rencontrait jamais, il se courba un peu plus, la main tendue. Assez vite, elle se rendit, tendit la sienne. Il la remit debout d'un geste. Et puis, pour bien montrer son ascendant sur elle, pour me narguer surtout, il s’accroupit, releva le pan de sa jupe et commença très doucement à balayer la plaie de la paume de sa main, faisant tomber les cailloux fichés dans la cuisse, les aiguilles de pins collées à l'angle du bassin. En retour, elle se pencha sur lui et examina sa joue. La scène était ridicule, mais je m'en étais exclu, seul con à ne pas être blessé.
Deux bonnes raisons de me mettre des claques.

lundi 3 juillet 2017

Pionniers - Tentative d'une âme (extrait : les passages sur Y.)

Il y a eu ces étés de campings sauvages à deux. Nous passions les vacances à la montagne, chez un de ses oncles. Celui de sa mère ou de son père, peut-être, car dans mes premiers souvenirs il était déjà vieux comme la mémoire même. En tout cas, on l'appelait “L'Oncle”. Et lui aussi disait “L'Oncle”. “L'Oncle va vous préparer à manger”, “L'Oncle se rend au village”. “L'Oncle va se reposer, vos gueules maintenant.”
Peut-être qu'il était arrivé au bout de lui même au point d'en sortir, et qu'heureux de se voir de l'extérieur,  il en oubliait qu'il n'était une tierce personne qu'aux yeux les autres.
C'était un de ces damnés magnifiques, gaillard, à trimbaler sa folie comme une roue de secours, mais pas pour lui, cinquième de la charrette. Le petit père était digne d'habiter un roman, de déborder des pages. Un homme qui s'est éteint avec l'époque et sa lignée, parce que c'était probablement une proto-pédale, du temps où ça ne se voyait pas encore.
Avec son chalet de pierres sèches, ses bouquets de sauge suspendus aux poutres, on était chez lui comme comme des petits princes, à pioncer sous les écailles de bardeau, dans la mansarde, suant le Génépi par tous les pores. Deuxième n'a jamais trouvé l'audace d'être arrogant avec lui, tant son regard sur nous pesait, pesait comme un bout d'inébranlable. Quand j'ai appris sa mort il y a seulement quatre ou cinq ans, c'était comme si un clou d'ancrage avait pété. J'ai senti que personne après lui ne pouvait plus empêcher la Terre de s'écraser dans un coin de l'univers, là où dérivent les corps imputrescibles des milliardaires du cosmos, les continents de plastique.
Et Deuxième en première ligne.
Passés quelques jours, la vie chez l'Oncle devenait un peu monotone : nous avions tous les droits, au point qu'il nous devenait difficile d'y trouver ce que des gosses comme nous cherchions, de la révolte, des idées d'anarchie, en somme : un peu d'interdit ou de dangereusement légal.
Et tout de même, chaque année depuis la mort de Premier, Deuxième insistait pour s'y rendre et m'y inviter pour les deux mois. Les fois où j'ai réserve ma réponse (j'en avais encore le pouvoir), sa mère s'était chargée de ne pas me laisser aller trop loin dans ma réflexion. C'était le vieux truc de l'enfant roi qui fait appel à Maman, mais j'avais pu garder l'illusion d'avoir eu le choix : en bonne tacticienne, elle jouait de longues semaines sur toutes les cordes de ma jeunesse, et même les restes de la sienne,  avant de négocier mon “oui”. Je me faisais avoir à coup de flatteries, de caresses et de promesses de souvenirs inoubliables... et chaque année, je retrouvais le même petit chalet qu'un temps antique habitait, cherchant entre les mauvaises jointures des planches une issue assez large pour disparaître à jamais.
Et puis sa mère n'a plus eu besoin d'intervenir. Entre temps j'avais loupé un épisode, mais il avait gagné ses droits sur moi. Il me convoquait : “J'ai nos billets pour tel jour. Tu me dois tant. Emporte ça. Et n'oublie pas ton maillot.”

***

Seul l'Oncle exerçait sur Deuxième la fascination que lui même exerçait sur moi. L'appel du grand air n'était pas suffisant à le faire échouer chaque année dans ce trou.
Ni même son amour pour l'Oncle (car je crois qu'il en avait) : je parle de fascination pour de bonnes raisons,
car il m'avouait parfois qu'il lui faisait peur. Il ne m'en a jamais expliqué la raison, je sais pourtant que la seule chose qui pouvait encore lui faire peur, c'était de jauger ce qu'il restait de lui-même, d'être confronté aux gènes dont il tirait son plus bel aspect. Un aspect qu'on retrouvera mort étouffé dans une poubelle de salle de bain, comme un avorton junky, lorsqu'il décidera, à force de beignes existentielles et de psychiatrie, d'achever sa bascule.
Il alternait là-bas les jours de grâce, blossom days ou l'oubli portait ses fruits, avec ceux d'angoisse post-héréditaire, de confusion narcissiques, quand il voyait ressurgir en lui le gamin qu'il avait cru mort.
Un certain jour, le malaise occupait toutes ses heures, au point que dans la nuit, je l'avais tiré plusieurs fois des braises oniriques, terrorisé, suant, haletant encore après avoir repris ses esprits. Dieu sait qui, dans ce corps, avait rêvé si fort : l'enfant, ou déjà l'autre.
Au matin, je prévenais l'Oncle que nous partions camper quelques jours. Un sourire, sa bénédiction. Dans ce chalet grand comme un poing fermé, l'écho du sommeil troublé atteignait tous les lits, et s'il n'avait pas souri différemment à la table du petit déjeuner, c'est que la délicatesse gouvernait chacun de ses gestes.
Deuxième n'avait pas objecté. Depuis des jours, son silence mûrissait. Aux premiers stades, il ne finissait plus ses phrases, ou alors, en plusieurs temps. Ensuite, ses mots avaient commencé à mourir de leur mouvement même, kamikazes heurtant ses lèvres. Ce matin là, c'était comme s'il avait quitté son corps.
Je chargeai les sacs à dos, sacs de couchage, (maillot), tente, provisions, j'enfilai mes chaussures de marche, et je le traînai sur les sentiers, comme promenant ma solitude.

***

Il s’absentait. En revanche, il revenait toujours. Je le savais déjà.
Nous marchions depuis une, deux heures.
Il n'était plus.
Il était là.
Il abordait un de ses sujets de prédilection, dans une langue qui lui était propre. Ses cicatrices, des stigmates, la preuve de son retour. Je ne suis plus sûr de ce dont il parlait. Pas de lui, pas de l'Oncle, pas de tout ça. De l'usure peut-être. A cette époque, il dissertait beaucoup sur l'usure. Ce sera une mince traîtrise à l'Histoire si j'affirme absolument qu'il en avait parlé à ce moment, la plus insignifiante de mes trahisons à ce stade du récit. A peine un raccourci. La chronologie, dont la gangue épaisse cache la vérité comme un souvenir honteux, ne m'intéresse pas, mais je crois que je tiens la pulpe de tout ça.
S'il n'en a rien dit à ce moment là, c'est qu'il l'a fait dans le battement d'après, ou à un moment égal sur le plan cosmique.
J'assume.
Peut être l'effet du sentier de roche sous ses semelles, il parlait de l'usure. D'usure humaine, un concept que je comprends maintenant que le goût des choses sous ma langue s'est estompé. Pour lui l'univers blêmissait comme un grand malade, et d'angoisse peut être, il avait posé un nom sur le phénomène : “Usure. C'est le prix qu'on paye pour vivre encore. S'il y a encore du sel à puiser sous les limons des choses, tout n'est pas pour toi. Il faut en restituer au Ciel, à l'Histoire, en compassion aux morts. Et sous le poids de cette gabelle, l'univers se fera chaque jour plus insipide. Et de ce que j'en aperçois, l'issue est évidente : le locked-out syndrome.“

***

Toutes les pastorales passent sous silence ce qui jure par trop de sincérité : les goitres des mères, l'exode rurale, le débourrage précoce des jeunes filles du cru, les mines coupables, de passage... seules restent les sourires adolescents, initiés.
Un jour de fugue semblable à celui-ci, nous avons croisé Y. et ses quatorze années d'enfance que, du haut des quinze et quinze nôtres, nous ne devions pas tarder à posséder.
C'était une enfant d'un village alentour, un patelin typique qu'on trouve dans tous les guides et qui s’appelait “Le Lieu”, sans doute parce que longtemps, pour ses habitants, il n'y en avait qu'un. Elle était une des plus jeune de ses cent-vingt âmes.
Je la connaissais déjà. Elle faisait partie des pierres. Nous l'avions déjà aperçue bien des fois avant cette année. Parfois même, l'Oncle en avait parlé un peu malgré-lui comme d'une sorte de curiosité locale. Je crois qu'il l'avait prise en pitié et, en glissants quelques mots dans des moments qu'il choisissait, il cherchait probablement à ce qu'on s'y intéresse.
Mais encore assez mioches, ce rapprochement nous semblait contre nature. Quand elle se mettait à nous suivre, nous la semions, et s'il le fallait (c'était arrivé une fois, peut-être deux) nous lui lancions ce que nous ramassions : pommes de pin, bâtons. Pierres. Et puisque personne ne nous regardait, Deuxième visait de façon à la faire pleurer.

***

Dans le village de mes parents, il y avait le vieux José-aux-orties, réputé pour s'en nourrir exclusivement (est-ce qu'il est mort ? Comment sont ses dernières analyses de sang ?).
Dans d'autres endroits, il a la dame aux chats qui fait aussi tourner les tables et tire les tarots, le rebouteux tueur de rats ou l'homme aux grands chapeaux, qui dort dans la cabane de la rue des jardins. On y tient autant qu'ils inquiètent : une âme est une âme, tous ces lémures de campagne déambulent sous les fenêtres et sucent un peu le vide des trottoirs...
Des vieux demi-dingos, Le Lieu en avait tellement qu'entre eux, ils ne se voyaient plus vraiment. Pour le tourisme, c'était autre chose, mais aux premiers beaux jours, à l'heure de sortir les bêtes, ils retournaient blanchir encore, cachés derrière les pierres, donner des yeux aux vitres sales.
Mais il restait Y. et ses deux yeux d'enfants qu'on aimait voir se faufiler entre les murs de silence.
Petite, Y. avait déjà l'exil au corps. Elle avait appris à échapper aux yeux sans zèle de ses parents et avait consacré chacune de ses heures libres à suivre les visiteurs (curieux, randonneurs, colporteurs, égarés) de passage dans le village-rue. Oh ! Qu'on la trouvait rigolote, cette petite chose muette qui collait aux basques. Mais il était temps de quitter ce bled et de chercher un resto. Tu habites ici ? Elle tendait sa main, sa petite main un peu sale et pleine de chaleur. On la conduisait jusque chez elle, où personne n'avait noté son absence. On la déposait sur son seuil. La mère faisait un vague signe de tête, plus complaisant que reconnaissant, et le touriste comprenait. Il repartait en plaignant (mais pour la forme) cette “pauvre enfant”.
Plus tard j'apprendrai qu'en matière d'idylles saisonnières, l'été montagnard n'est pas moins prodigue que l'été littoral. Plus confidentiel peut-être.
Cette année marquait le début d'une ère. Elle avait éclot avec les perce-neiges et affichait maintenant des hanches de femmes sous ses allures de gosse. En la voyant pointer ses formes sur la route du village, juste à  quelques foulées de nous,  Deuxième changea de comportement. C'était sans hardiesse qu'il l'avait laissé nous rejoindre ce jour là, diminuant simplement son allure, et puis la mienne, déjà calquée sur la sienne. L'invitation était claire, alors elle était venue se placer entre nous, mains en poche, regard aux semelles. Entre eux, il y avait ce pacte sans mots. Nous serions trois dans cette transhumance, à avancer vers on ne sait où, sans jamais se dire on ne sait quoi. Mais j'étais conscient d'une chose : ce qui passait entre ces deux culs ne concernait pas le mien.

***

Y. nous avait aidé à monter le camp. Parce qu'elle était là, parce qu'elle voulait se taire encore un peu. Parce qu'elle gagnait sa place entre nous jusque sur nos paillasses.
Comme elle n'avait prévu ni repas, ni repères ni boussole, ni toile de tente elle s'en remettait à nous avec toute la simplicité du monde.
Il avait choisi un endroit étrange. Un bout de rocher au milieu d'une pinède, sorte de cathédrale triste. La lumière de fin d'après midi nous atteignait mal, par quelques rayons pointus seulement, mais il y avait à portée de bras de l'eau et du secret. Un ruisseau en charriait pour nous dans son constant bruit de pisse.
Ici nous étions seuls. De cette soirée il ne me reste que des haillons, le goût instable au papilles d'une joie que je n'identifiais pas encore. Mon ventre qui exulte, comme brûlant des braises couvant nos pommes de terre. Nous étions vraiment seuls, nous étions devenus le lointain, avions dépassé l'horizon de tous les clochers... Trois à nouveau, nous étions complets.
Dans nos randonnées à deux, le silence s'imposait. Nous savions l'aimer et passions pour ses hôtes. Y. ne savait rien de la beauté du silence, mais elle avait appris la vanité des paroles, alors chacun, loin des mots, pensait comprendre l'autre. Entre nous, les choses survenaient, se produisaient dans une alchimie propre à l'instant. Je crois que j'ai senti  pour la première fois la mécanique qui agite le monde, ce soir où le cri des bêtes épousait ce qui planait au dessus de nos têtes pour l'emmener se perdre loin dans les gouffres de granit.
Si je pouvais rayer le disque de ma vie pour qu'il n'en reste qu'un instant, même usé, bégayant, ce serait celui où j'entrais dans la tente : Y. à demi vêtue, assise sous les duvets déployés, les cheveux qu'elle attachait se mêlant aux photons de notre lampe. Cette nuit là, la seule lumière à des kilomètres et des kilomètres se perdait en boucle, en boucle...


***

Y. apparaît dans la troisième édition de Villages de charme, le célèbre guide touristique édité par une toute aussi célèbre compagnie d'eaux minérales. Dans la double page consacrée au Lieu, on l'aperçoit dos à l'objectif du photographe, les deux coudes sur le parapet du belvédère, dans sa petite robe un peu trop large pour laisser apparaître ses deux omoplates en embryons d'ailes. On apercevra l'un d'entre eux percer sous la même robe deux ans plus tard, dans la première (puis les suivantes) édition (augmentées) de Entendez vous dans nos campagnes, guide tiré de l'émission du même nom, pour laquelle les téléspectateurs sont appelés à voter pour leur village préféré (Le Lieu était arrivé en onzième place de la première saison, et lors du quart d'heure télévisuel qu'il lui était consacré, on peut voir à plusieurs reprises Y. saluer la caméra en arrière plan. C'est elle aussi qui lancera du bout des lèvres la troisième page de pub ce soir là, en fin de séquence, accompagnée de Quentin Saville, le présentateur méchu qui anime la moitié des émissions de la chaîne.).
On la recense une dernière fois dans la brochure distribuée par la Région peu après nos premières escapades à trois. Elle pose en potiche de charme devant les marches de l'église (Style Roman tardif, à voir absolument disent les gens que la pluie est venue surprendre) dans une robe neuve qui cherche pour la première fois à plaire. On ne sait plus rien des ailes qu'elle cache au revers de sa poitrine, bien mise en avant par l'auteur du cliché, le maquettiste et le responsable du site web des offices de tourisme de la région (à une certaine époque, la photo a servi pour la bannière. Elle sédimente encore quelque part au fond d'un de mes vieux disques durs car à cette époque, je l'aimais et j'avais fait “enregistrer sous”. ).


***


A tout prendre, c'est peut-être l'approche de comptoir qui est le meilleure. Y. venait à moi pour me prendre ce que Deuxième refusait de lui donner (de toute façon, à ce stade je sais qu'il ne le pouvait déjà plus).
L'homme froid perçait sous sa peau, comme il l'avait prophétisé, et toute chaleur quittait ses bras. Elle passait la plupart de ses nuits avec nous chez L'Oncle, je veux dire entre nous, et contre lui. Elle s'endormait  grelottante, traçant du bout de ses petites mèches le sismogramme de mon premier amour. Peut-être avait elle vraiment froid, peut-être que joue sur son torse, elle touchait son cœur et que le génépi, le feu d'enfer du foyer ne suffisait plus à la réchauffer. Mais si cette histoire de cœur gelé devait rester de la métaphore, alors c'est qu'elle cherchait un chemin vers un peu d'affection. Cette nuit ou le vent faisait jouer le Grand Orchestre du bois mort, elle s'est collée à moi. Ses fesses contre les miennes d'abord, et puis ses jambes, nos pieds mêlés, de plus en plus insistante, et devant mon manque de réaction (à l'âge où les filles sont des gorgones), à cause du sien, elle s'est tournée vers moi et m'a enlacé par l'arrière, ses mains sur mon ventre.
L'ultime tentative vers les bras de mon meilleur ami devait passer par moi. Peu importe après tout. Si j'étais un chemin, il devenait impraticable au bout de quelques mètres. Éboulement de tunnels en série. Rideaux de fer. Embargo. Y., réfugiée peau-lithique, abandonnée ici, cadeau diplomatique. Car en se levant le matin suivant, en la voyant elle, en me voyant moi, Deuxième nous a réveillé avec la paume de ses mains dans la gueule “Je vais aux chiottes. Je vais en avoir pour un moment. Prenez votre temps.” Et puis il s'est cassé en sifflant un air de requiem.
Connard.


***

Ancolie, centaurée, bourrache et grémil.
Et tous les soirs encore, il se penchait sur son cas. Il ne s'en cachait pas, nous n'avions qu'un seul lit. Elle, oui, un peu plus. Elle étouffait ce qu'elle pouvait.
Humpf ! Slurp ! Pfrt ! HA HA HA !
“Vous allez dégueulasser les draps.”
“Garde ta jalousie, ne renverse pas les choses : c'est toi le voleur de poules.”
Oooh ! CLAC !
Depuis le temps des pupitres, la craie qui grince et les têtes baissées, Deuxième était fort en calcul.
Elle couchait avec lui, puis dormait dans mes bras. Voleur de poule, Voleur de poule... Elle se serrait si fort, emmêlée à moi, velcro-girl ses poils contre mes poils, ses cheveux dans tous mes trous, narines bouches oreilles, plaies, son odeur sous mes côtes, son souffle, sa sueur dans mes pores, le moindre de ses sursauts, elle pénétrait toute entière en moi et puis dans le sommeil. Étais-je cette sorte homme, berceuse de chair, pyja pyja pyjama ? J’avais quinze ans. Je voulais bien être n'importe quoi, tant qu'elle était sous mes doigts, sous ma peau couvant la fièvre qui la ferait sombrer pour les heures à venir, et rêver de n'importe quoi.
Je dormais peu. Deuxième oui,  sur le dos, les bras en croix.
Au réveil, toujours les deux derniers levés, un sourire sur ses lèvres si neuves d'avoir si peu parlé, elle sortait de moi pour que j'entre en elle. Elle le faisait, elle me remerciait. Avec moi, c'était plus lent, plus tendre et sans plus que quelques souffles.
Le cœur encore bleu comme la folk song d'un été lointain. Ancolie, centaurée, bourrache et grémil. J'aimais d'autant plus que je souffrais. Chaque soir était une petite apocalypse. Chaque nuit, la promesse du matin, et la fin de l'Histoire, un amour marxiste, l'espérance d'un Grand-Bleu-Soir.. Je ne disais rien, et puis j'apprenais. “Entre les deux”, je me disais, “c'est lui qu’elle suivra”. Quand Deuxième me tapait sur les nerfs, et qu'on faisait bande à part, le temps d'une journée,  c’est vrai qu’elle était pour ma bouche, toute à moi. Mais le soir, rien à faire, c'était son cul d'abord. Voleur de poule...
Malgré les cris, je fermais les yeux, je visualisais. Son cœur dans mon cœur, substantiel, comblé, hybride, j’étais plein de quelque chose et des artères aortes qui sortaient de partout. Des aortes gorgées de joie, de jalousie de foutre et de haines, prêtes à tentaculer autour du cou de Deuxième, fort, de plus en plus fort. Climax, dernier soupir.