Il y
a eu ces étés de campings sauvages à deux. Nous passions les vacances à
la montagne, chez un de ses oncles. Celui de sa mère ou de son père,
peut-être, car dans mes premiers souvenirs il était déjà vieux comme la
mémoire même. En tout cas, on l'appelait “L'Oncle”. Et lui aussi disait
“L'Oncle”. “L'Oncle va vous préparer à manger”, “L'Oncle se rend au
village”. “L'Oncle va se reposer, vos gueules maintenant.”
Peut-être
qu'il était arrivé au bout de lui même au point d'en sortir, et
qu'heureux de se voir de l'extérieur, il en oubliait qu'il n'était une
tierce personne qu'aux yeux les autres.
C'était un de ces damnés
magnifiques, gaillard, à trimbaler sa folie comme une roue de secours,
mais pas pour lui, cinquième de la charrette. Le petit père était digne
d'habiter un roman, de déborder des pages. Un homme qui s'est éteint
avec l'époque et sa lignée, parce que c'était probablement une
proto-pédale, du temps où ça ne se voyait pas encore.
Avec son chalet
de pierres sèches, ses bouquets de sauge suspendus aux poutres, on
était chez lui comme comme des petits princes, à pioncer sous les
écailles de bardeau, dans la mansarde, suant le Génépi par tous les
pores. Deuxième n'a jamais trouvé l'audace d'être arrogant avec lui,
tant son regard sur nous pesait, pesait comme un bout d'inébranlable.
Quand j'ai appris sa mort il y a seulement quatre ou cinq ans, c'était
comme si un clou d'ancrage avait pété. J'ai senti que personne après lui
ne pouvait plus empêcher la Terre de s'écraser dans un coin de
l'univers, là où dérivent les corps imputrescibles des milliardaires du
cosmos, les continents de plastique.
Et Deuxième en première ligne.
Passés
quelques jours, la vie chez l'Oncle devenait un peu monotone : nous
avions tous les droits, au point qu'il nous devenait difficile d'y
trouver ce que des gosses comme nous cherchions, de la révolte, des
idées d'anarchie, en somme : un peu d'interdit ou de dangereusement
légal.
Et tout de même, chaque année depuis la mort de Premier,
Deuxième insistait pour s'y rendre et m'y inviter pour les deux mois.
Les fois où j'ai réserve ma réponse (j'en avais encore le pouvoir), sa
mère s'était chargée de ne pas me laisser aller trop loin dans ma
réflexion. C'était le vieux truc de l'enfant roi qui fait appel à Maman,
mais j'avais pu garder l'illusion d'avoir eu le choix : en bonne
tacticienne, elle jouait de longues semaines sur toutes les cordes de ma
jeunesse, et même les restes de la sienne, avant de négocier mon
“oui”. Je me faisais avoir à coup de flatteries, de caresses et de
promesses de souvenirs inoubliables... et chaque année, je retrouvais le
même petit chalet qu'un temps antique habitait, cherchant entre les
mauvaises jointures des planches une issue assez large pour disparaître à
jamais.
Et puis sa mère n'a plus eu besoin d'intervenir. Entre
temps j'avais loupé un épisode, mais il avait gagné ses droits sur moi.
Il me convoquait : “J'ai nos billets pour tel jour. Tu me dois tant.
Emporte ça. Et n'oublie pas ton maillot.”
***
Seul
l'Oncle exerçait sur Deuxième la fascination que lui même exerçait sur
moi. L'appel du grand air n'était pas suffisant à le faire échouer
chaque année dans ce trou.
Ni même son amour pour l'Oncle (car je crois qu'il en avait) : je parle de fascination pour de bonnes raisons,
car
il m'avouait parfois qu'il lui faisait peur. Il ne m'en a jamais
expliqué la raison, je sais pourtant que la seule chose qui pouvait
encore lui faire peur, c'était de jauger ce qu'il restait de lui-même,
d'être confronté aux gènes dont il tirait son plus bel aspect. Un aspect
qu'on retrouvera mort étouffé dans une poubelle de salle de bain, comme
un avorton junky, lorsqu'il décidera, à force de beignes existentielles
et de psychiatrie, d'achever sa bascule.
Il alternait là-bas les jours de grâce,
blossom days
ou l'oubli portait ses fruits, avec ceux d'angoisse post-héréditaire,
de confusion narcissiques, quand il voyait ressurgir en lui le gamin
qu'il avait cru mort.
Un certain jour, le malaise occupait toutes
ses heures, au point que dans la nuit, je l'avais tiré plusieurs fois
des braises oniriques, terrorisé, suant, haletant encore après avoir
repris ses esprits. Dieu sait qui, dans ce corps, avait rêvé si fort :
l'enfant, ou déjà l'autre.
Au matin, je prévenais l'Oncle que nous
partions camper quelques jours. Un sourire, sa bénédiction. Dans ce
chalet grand comme un poing fermé, l'écho du sommeil troublé atteignait
tous les lits, et s'il n'avait pas souri différemment à la table du
petit déjeuner, c'est que la délicatesse gouvernait chacun de ses
gestes.
Deuxième n'avait pas objecté. Depuis des jours, son silence
mûrissait. Aux premiers stades, il ne finissait plus ses phrases, ou
alors, en plusieurs temps. Ensuite, ses mots avaient commencé à mourir
de leur mouvement même, kamikazes heurtant ses lèvres. Ce matin là,
c'était comme s'il avait quitté son corps.
Je chargeai les sacs à
dos, sacs de couchage, (maillot), tente, provisions, j'enfilai mes
chaussures de marche, et je le traînai sur les sentiers, comme promenant
ma solitude.
***
Il s’absentait. En revanche, il revenait toujours. Je le savais déjà.
Nous marchions depuis une, deux heures.
Il n'était plus.
Il était là.
Il
abordait un de ses sujets de prédilection, dans une langue qui lui
était propre. Ses cicatrices, des stigmates, la preuve de son retour. Je
ne suis plus sûr de ce dont il parlait. Pas de lui, pas de l'Oncle, pas
de tout ça. De l'usure peut-être. A cette époque, il dissertait
beaucoup sur l'usure. Ce sera une mince traîtrise à l'Histoire si
j'affirme absolument qu'il en avait parlé à ce moment, la plus
insignifiante de mes trahisons à ce stade du récit. A peine un
raccourci. La chronologie, dont la gangue épaisse cache la vérité comme
un souvenir honteux, ne m'intéresse pas, mais je crois que je tiens la
pulpe de tout ça.
S'il n'en a rien dit à ce moment là, c'est qu'il l'a fait dans le battement d'après, ou à un moment égal sur le plan cosmique.
J'assume.
Peut
être l'effet du sentier de roche sous ses semelles, il parlait de
l'usure. D'usure humaine, un concept que je comprends maintenant que le
goût des choses sous ma langue s'est estompé. Pour lui l'univers
blêmissait comme un grand malade, et d'angoisse peut être, il avait posé
un nom sur le phénomène : “Usure. C'est le prix qu'on paye pour vivre
encore. S'il y a encore du sel à puiser sous les limons des choses, tout
n'est pas pour toi. Il faut en restituer au Ciel, à l'Histoire, en
compassion aux morts. Et sous le poids de cette gabelle, l'univers se
fera chaque jour plus insipide. Et de ce que j'en aperçois, l'issue est
évidente : le
locked-out syndrome.“
***
Toutes
les pastorales passent sous silence ce qui jure par trop de sincérité :
les goitres des mères, l'exode rurale, le débourrage précoce des jeunes
filles du cru, les mines coupables, de passage... seules restent les
sourires adolescents, initiés.
Un jour de fugue semblable à
celui-ci, nous avons croisé Y. et ses quatorze années d'enfance que, du
haut des quinze et quinze nôtres, nous ne devions pas tarder à posséder.
C'était
une enfant d'un village alentour, un patelin typique qu'on trouve dans
tous les guides et qui s’appelait “Le Lieu”, sans doute parce que
longtemps, pour ses habitants, il n'y en avait qu'un. Elle était une des
plus jeune de ses cent-vingt âmes.
Je la connaissais déjà. Elle
faisait partie des pierres. Nous l'avions déjà aperçue bien des fois
avant cette année. Parfois même, l'Oncle en avait parlé un peu
malgré-lui comme d'une sorte de curiosité locale. Je crois qu'il l'avait
prise en pitié et, en glissants quelques mots dans des moments qu'il
choisissait, il cherchait probablement à ce qu'on s'y intéresse.
Mais
encore assez mioches, ce rapprochement nous semblait contre nature.
Quand elle se mettait à nous suivre, nous la semions, et s'il le fallait
(c'était arrivé une fois, peut-être deux) nous lui lancions ce que nous
ramassions : pommes de pin, bâtons. Pierres. Et puisque personne ne
nous regardait, Deuxième visait de façon à la faire pleurer.
***
Dans
le village de mes parents, il y avait le vieux José-aux-orties, réputé
pour s'en nourrir exclusivement (est-ce qu'il est mort ? Comment sont
ses dernières analyses de sang ?).
Dans d'autres endroits, il a la
dame aux chats qui fait aussi tourner les tables et tire les tarots, le
rebouteux tueur de rats ou l'homme aux grands chapeaux, qui dort dans la
cabane de la rue des jardins. On y tient autant qu'ils inquiètent : une
âme est une âme, tous ces lémures de campagne déambulent sous les
fenêtres et sucent un peu le vide des trottoirs...
Des vieux
demi-dingos, Le Lieu en avait tellement qu'entre eux, ils ne se voyaient
plus vraiment. Pour le tourisme, c'était autre chose, mais aux premiers
beaux jours, à l'heure de sortir les bêtes, ils retournaient blanchir
encore, cachés derrière les pierres, donner des yeux aux vitres sales.
Mais il restait Y. et ses deux yeux d'enfants qu'on aimait voir se faufiler entre les murs de silence.
Petite,
Y. avait déjà l'exil au corps. Elle avait appris à échapper aux yeux
sans zèle de ses parents et avait consacré chacune de ses heures libres à
suivre les visiteurs (curieux, randonneurs, colporteurs, égarés) de
passage dans le village-rue. Oh ! Qu'on la trouvait rigolote, cette
petite chose muette qui collait aux basques. Mais il était temps de
quitter ce bled et de chercher un resto. Tu habites ici ? Elle tendait
sa main, sa petite main un peu sale et pleine de chaleur. On la
conduisait jusque chez elle, où personne n'avait noté son absence. On la
déposait sur son seuil. La mère faisait un vague signe de tête, plus
complaisant que reconnaissant, et le touriste comprenait. Il repartait
en plaignant (mais pour la forme) cette “pauvre enfant”.
Plus tard
j'apprendrai qu'en matière d'idylles saisonnières, l'été montagnard
n'est pas moins prodigue que l'été littoral. Plus confidentiel
peut-être.
Cette année marquait le début d'une ère. Elle avait éclot
avec les perce-neiges et affichait maintenant des hanches de femmes
sous ses allures de gosse. En la voyant pointer ses formes sur la route
du village, juste à quelques foulées de nous, Deuxième changea de
comportement. C'était sans hardiesse qu'il l'avait laissé nous rejoindre
ce jour là, diminuant simplement son allure, et puis la mienne, déjà
calquée sur la sienne. L'invitation était claire, alors elle était venue
se placer entre nous, mains en poche, regard aux semelles. Entre eux,
il y avait ce pacte sans mots. Nous serions trois dans cette
transhumance, à avancer vers on ne sait où, sans jamais se dire on ne
sait quoi. Mais j'étais conscient d'une chose : ce qui passait entre ces
deux culs ne concernait pas le mien.
***
Y.
nous avait aidé à monter le camp. Parce qu'elle était là, parce qu'elle
voulait se taire encore un peu. Parce qu'elle gagnait sa place entre
nous jusque sur nos paillasses.
Comme elle n'avait prévu ni repas,
ni repères ni boussole, ni toile de tente elle s'en remettait à nous
avec toute la simplicité du monde.
Il avait choisi un endroit
étrange. Un bout de rocher au milieu d'une pinède, sorte de cathédrale
triste. La lumière de fin d'après midi nous atteignait mal, par quelques
rayons pointus seulement, mais il y avait à portée de bras de l'eau et
du secret. Un ruisseau en charriait pour nous dans son constant bruit de
pisse.
Ici nous étions seuls. De cette soirée il ne me reste que
des haillons, le goût instable au papilles d'une joie que je
n'identifiais pas encore. Mon ventre qui exulte, comme brûlant des
braises couvant nos pommes de terre. Nous étions vraiment seuls, nous
étions devenus le lointain, avions dépassé l'horizon de tous les
clochers... Trois à nouveau, nous étions complets.
Dans nos
randonnées à deux, le silence s'imposait. Nous savions l'aimer et
passions pour ses hôtes. Y. ne savait rien de la beauté du silence, mais
elle avait appris la vanité des paroles, alors chacun, loin des mots,
pensait comprendre l'autre. Entre nous, les choses survenaient, se
produisaient dans une alchimie propre à l'instant. Je crois que j'ai
senti pour la première fois la mécanique qui agite le monde, ce soir où
le cri des bêtes épousait ce qui planait au dessus de nos têtes pour
l'emmener se perdre loin dans les gouffres de granit.
Si je pouvais
rayer le disque de ma vie pour qu'il n'en reste qu'un instant, même usé,
bégayant, ce serait celui où j'entrais dans la tente : Y. à demi vêtue,
assise sous les duvets déployés, les cheveux qu'elle attachait se
mêlant aux photons de notre lampe. Cette nuit là, la seule lumière à des
kilomètres et des kilomètres se perdait en boucle, en boucle...
***
Y. apparaît dans la troisième édition de
Villages de charme,
le célèbre guide touristique édité par une toute aussi célèbre
compagnie d'eaux minérales. Dans la double page consacrée au Lieu, on
l'aperçoit dos à l'objectif du photographe, les deux coudes sur le
parapet du belvédère, dans sa petite robe un peu trop large pour laisser
apparaître ses deux omoplates en embryons d'ailes. On apercevra l'un
d'entre eux percer sous la même robe deux ans plus tard, dans la
première (puis les suivantes) édition (augmentées) de
Entendez vous dans nos campagnes,
guide tiré de l'émission du même nom, pour laquelle les téléspectateurs
sont appelés à voter pour leur village préféré (Le Lieu était arrivé en
onzième place de la première saison, et lors du quart d'heure
télévisuel qu'il lui était consacré, on peut voir à plusieurs reprises
Y. saluer la caméra en arrière plan. C'est elle aussi qui lancera du
bout des lèvres la troisième page de pub ce soir là, en fin de séquence,
accompagnée de Quentin Saville, le présentateur méchu qui anime la
moitié des émissions de la chaîne.).
On la recense une dernière fois
dans la brochure distribuée par la Région peu après nos premières
escapades à trois. Elle pose en potiche de charme devant les marches de
l'église (Style Roman tardif, à voir absolument disent les gens que la
pluie est venue surprendre) dans une robe neuve qui cherche pour la
première fois à plaire. On ne sait plus rien des ailes qu'elle cache au
revers de sa poitrine, bien mise en avant par l'auteur du cliché, le
maquettiste et le responsable du site web des offices de tourisme de la
région (à une certaine époque, la photo a servi pour la bannière. Elle
sédimente encore quelque part au fond d'un de mes vieux disques durs car
à cette époque, je l'aimais et j'avais fait “enregistrer sous”. ).
***
A tout prendre, c'est peut-être
l'approche de comptoir qui est le meilleure. Y. venait à moi pour me
prendre ce que Deuxième refusait de lui donner (de toute façon, à ce
stade je sais qu'il ne le pouvait déjà plus).
L'homme froid perçait
sous sa peau, comme il l'avait prophétisé, et toute chaleur quittait ses
bras. Elle passait la plupart de ses nuits avec nous chez L'Oncle, je
veux dire entre nous, et contre lui. Elle s'endormait grelottante,
traçant du bout de ses petites mèches le sismogramme de mon premier
amour. Peut-être avait elle vraiment froid, peut-être que joue sur son
torse, elle touchait son cœur et que le génépi, le feu d'enfer du foyer
ne suffisait plus à la réchauffer. Mais si cette histoire de cœur gelé
devait rester de la métaphore, alors c'est qu'elle cherchait un chemin
vers un peu d'affection. Cette nuit ou le vent faisait jouer le Grand
Orchestre du bois mort, elle s'est collée à moi. Ses fesses contre les
miennes d'abord, et puis ses jambes, nos pieds mêlés, de plus en plus
insistante, et devant mon manque de réaction (à l'âge où les filles sont
des gorgones), à cause du sien, elle s'est tournée vers moi et m'a
enlacé par l'arrière, ses mains sur mon ventre.
L'ultime tentative
vers les bras de mon meilleur ami devait passer par moi. Peu importe
après tout. Si j'étais un chemin, il devenait impraticable au bout de
quelques mètres. Éboulement de tunnels en série. Rideaux de fer.
Embargo. Y., réfugiée peau-lithique, abandonnée ici, cadeau
diplomatique. Car en se levant le matin suivant, en la voyant elle, en
me voyant moi, Deuxième nous a réveillé avec la paume de ses mains dans
la gueule “Je vais aux chiottes. Je vais en avoir pour un moment. Prenez
votre temps.” Et puis il s'est cassé en sifflant un air de requiem.
Connard.
***
Ancolie, centaurée, bourrache et grémil.
Et
tous les soirs encore, il se penchait sur son cas. Il ne s'en cachait
pas, nous n'avions qu'un seul lit. Elle, oui, un peu plus. Elle
étouffait ce qu'elle pouvait.
Humpf ! Slurp ! Pfrt ! HA HA HA !
“Vous allez dégueulasser les draps.”
“Garde ta jalousie, ne renverse pas les choses : c'est toi le voleur de poules.”
Oooh ! CLAC !
Depuis le temps des pupitres, la craie qui grince et les têtes baissées, Deuxième était fort en calcul.
Elle couchait avec lui, puis dormait dans mes bras. Voleur de poule, Voleur de poule...
Elle se serrait si fort, emmêlée à moi, velcro-girl ses poils contre
mes poils, ses cheveux dans tous mes trous, narines bouches oreilles,
plaies, son odeur sous mes côtes, son souffle, sa sueur dans mes pores,
le moindre de ses sursauts, elle pénétrait toute entière en moi et puis
dans le sommeil. Étais-je cette sorte homme, berceuse de chair, pyja
pyja pyjama ? J’avais quinze ans. Je voulais bien être n'importe quoi,
tant qu'elle était sous mes doigts, sous ma peau couvant la fièvre qui
la ferait sombrer pour les heures à venir, et rêver de n'importe quoi.
Je dormais peu. Deuxième oui, sur le dos, les bras en croix.
Au
réveil, toujours les deux derniers levés, un sourire sur ses lèvres si
neuves d'avoir si peu parlé, elle sortait de moi pour que j'entre en
elle. Elle le faisait, elle me remerciait. Avec moi, c'était plus lent,
plus tendre et sans plus que quelques souffles.
Le cœur encore bleu
comme la folk song d'un été lointain. Ancolie, centaurée, bourrache et
grémil. J'aimais d'autant plus que je souffrais. Chaque soir était une
petite apocalypse. Chaque nuit, la promesse du matin, et la fin de
l'Histoire, un amour marxiste, l'espérance d'un Grand-Bleu-Soir.. Je ne
disais rien, et puis j'apprenais. “Entre les deux”, je me disais, “c'est
lui qu’elle suivra”. Quand Deuxième me tapait sur les nerfs, et qu'on
faisait bande à part, le temps d'une journée, c’est vrai qu’elle était
pour ma bouche, toute à moi. Mais le soir, rien à faire, c'était son cul
d'abord. Voleur de poule...
Malgré les cris, je fermais les
yeux, je visualisais. Son cœur dans mon cœur, substantiel, comblé,
hybride, j’étais plein de quelque chose et des artères aortes qui
sortaient de partout. Des aortes gorgées de joie, de jalousie de foutre
et de haines, prêtes à tentaculer autour du cou de Deuxième, fort, de
plus en plus fort. Climax, dernier soupir.